Voici le dernier feuillet retrouvé dans mon tiroir. Je n'ai plus écrit ensuite durant très logtemps, je le recopie sans rien y changer...

 

 

 

                    Toute une vie en deux ans- et- demie

                                  

MAI 1991.

Ainsi que tous les soirs, nous sommes installés devant le poste de télévision.

Je suis, comme à mon habitude, assise à l’angle du canapé, les jambes repliées de côté, position que, normalement je ne devrai pas garder longtemps. L’ankylose gagnant rapidement, j’éprouverai bientôt le besoin de déployer celles-ci un instant, pour me réinstaller ensuite comme initialement.

Tout ceci entraîne une certaine agitation, car Robert, mon mari, occupe le reste du canapé, à demi allongé et la tête appuyée sur le coussin calé contre moi. Nos changements de position fréquents provoquent alors le regard courroucé de mamie, ma mère, qui partage notre vie depuis vingt ans maintenant. Ses quatre-vingt-dix ans et une arthrose sévère lui interdisant trop de mouvements, notre agitation épisodique, mais renouvelée l’agace prodigieusement.

Ce soir, pourtant les images défilent et je me rends compte que je suis incapable de raconter l’intrigue que nous sommes censés suivre sur le petit écran.

Contrairement à mon habitude, je n’ai pas changé de position depuis vingt heures- trente et je ne ressens rien de plus qu’un doux engourdissement des membres et de l’esprit.

Je voudrai ne plus bouger, étouffer ma peine, alors que j’aspire à être seule pour la laisser éclater.

Aujourd’hui, n’est pas un jour comme les autres. Aujourd’hui ont eu lieu les obsèques de Valérie, la jeune épouse de Bruno. Une cruelle maladie l’a emportée, à vingt-cinq ans après seulement six mois de mariage.

C’est trop injuste ! Je ne crois plus en la justice divine !

Bruno est rentré avec Marcelle et Jean-Paul, le compagnon de celle-ci, dans une maison où Valérie n’est plus.

Tout au long des derniers mois, j’ai veillé à ne pas m’imposer car ma peine ne peut en rien, être comparable à celle d’une maman, voyant  jours après jours partir son enfant. Pas davantage à celle d’un jeune époux, refusant longtemps l’évidence, puis mettant toutes ses forces afin de faire face à la cruelle vérité et à son issue inéluctable.

Ce soir, je me sens seule. Je voudrais serrer Bruno dans mes bras comme lorsqu’il était enfant. Je sais, au fond de moi, que la vie continuera pour mon fils et qu’il connaîtra d’autres joies. La raison et l’expérience nous l’enseignent chaque jour. Pour l’instant cela  lui semble inimaginable, le cœur ne peut pas suivre.

Et puis, un jour, sans rien oublier ni renier du passé, Bruno regardera de nouveau vers l’avenir, et la vie reprendra ses droits.

En attendant, nous serons là, Robert et moi, avec notre amour inconditionel de parents.