Continuons donc.....

A l’imprimerie, la machine offset deux couleurs qu’ils avaient achetée d’occasion, tombait souvent en panne et cela posait un gros problème pour parvenir à respecter les délais de livraison. Le réparateur ne pouvait pas toujours venir dans l’heure et il n’était pas rare de travailler de nuit ou le samedi et le dimanche pour livrer le travail à la date prévue.

Nos trois associés ont donc décidé de la changer. Si la banque voulait bien suivre, ils aimeraient faire l’acquisition d’une « cinq couleurs ». Gros investissement.

Robert ne jugeait pas cette décision très raisonnable. Il aurait trouvé plus sage de faire réparer encore la « deux couleurs ». Mais, encore une fois, les enfants ont maintenu leur décision.

La banque a accordé le crédit. La machine, magnifique et imposante a été livrée.

Cela aurait été trop simple si un problème n’était pas survenu !

C’est à ce moment précis que l’ouvrier a décidé de demander une augmentation. Le moment était mal choisi. Bruno (c’était le gérant) après en avoir discuté avec ses frères, refusa. L’ouvrier a donc donné son préavis. Eric, Bruno et Pascal ont pensé que sa démission était, en réalité motivée par la crainte de ne pas pouvoir assumer correctement la conduite de la nouvelle machine. Il avait déjà laissé entendre que pour conduire une cinq couleurs, il fallait être deux. Hors de question ! La charge de l’achat était déjà très lourde, pas question d’embaucher en plus un autre employé.

C’est donc Pascal qui, après avoir suivi une formation, s’est chargé de l’impression. Quelle pression ! Il s’en sortait bien. Je vous ai déjà dit qu’l a une faculté d’adaptation et d’apprentissage surprenante. Il était là dans son élément. Il a perdu dans cet exercice quelques kilos. Ce n’était pas un problème, il en avait besoin !

L’année avait été très difficile. Ils avaient subi de plein fouet, tous les problèmes générés par la tempête qui avait ravagé la région. Electricité coupée, livraisons bloquées, paiements reportés parce-que les autres sociétés rencontraient les même difficultés. Cela tombait vraiment mal. A chaque fois, un ennui a suivi les meilleurs moments. Lorsque l’avenir semblait prometteur, il survenait toujours un problème, indépendant de leur volonté et contre lequel ils ne pouvaient rien !

A l’automne de cette même année, ayant terminé une de leurs réunions de travail qui avaient lieu toutes les fins de semaines, nos fils ont continué leur discussion, revenant sur une idée qui les taraudait depuis longtemps : la création d’une étiquette innovante, de fabrication simple, composée de plusieurs feuillets, de pose aisée et d’un prix de revient, défiant toute concurrence. Ils en avaient déjà commencé l’ébauche et ont décidé d’y retravailler sérieusement.

En août 2001, ils en ont déposé la demande de brevet auprès de l’I N P I, commençant, ce jour- là, la grande aventure de l’étiquette multi-volets, qui portera leur nom.

Ils en ont imprimé une quantité suffisante pour que Bruno puisse présenter ce nouveau concept aux clients de l’imprimerie. La majorité des clients en question était composée de châteaux, producteurs de grands crus. L’accueil a été enthousiaste. Cette étiquette, outre son prix minime, offrait une plus grande surface de communication puisqu’elle avait plusieurs feuillets. De plus, avantage non des moindres, elle pouvait être posée sur les chaînes d’embouteillage déjà existantes, sans transformation notable. Plusieurs châteaux s’intéressaient au produit tout en regrettant qu’elle ne soit pas adhésive.

Qu’à cela ne tienne, ils vont devoir plancher sur une machine à adhésiver, spécifique à leur étiquette. Le contraire m’aurait fort étonnée !

En attendant, Bruno avait obtenu un rendez-vous avec le directeur commercial et marketing, d’une grande surface connue tant en France, qu’à l’étranger.

L’entrevue fut très positive. Rapidement, le directeur régla d’avance une grosse commande et donna son accord pour que le nom de leur enseigne soit cité dans la presse, associé au nom de la nouvelle étiquette, dont elle tenait à être l’un des premiers licenciés. Le directeur en question allait prendre contact avec son supérieur, car le concept de l’étiquette convenait parfaitement à ce que la grande surface recherchait pour une prochaine campagne de publicité sur ses produits. Le marché s’annonçait très important.

Les choses se présentaient bien. Même mieux que bien ! Cependant, il fallait être réaliste, ce n’était pas avec la petite structure  de leur imprimerie que nos enfants pourraient faire face à un marché de cette importance. Il leur fallait trouver une imprimerie capable d’assumer une telle production.

Le chef de l’agence bancaire détentrice de leur compte professionnel, informé du problème, en parla à son responsable régional. Celui-ci, conscient des possibilités qui s’ouvraient à leurs clients (nos fils en l’occurrence) les informa de sa visite, à l’imprimerie.

Que pouvait bien leur vouloir le responsable régional de leur banque ? Eric, Bruno et Pascal étaient un peu tendus. A tort ! En fait, ce monsieur venait proposer de leur présenter un des clients de sa banque, important industriel, possesseur de deux grosses imprimeries.

Dès le lendemain, pourtant un 24 décembre, l’industriel s’est déplacé, pour rencontrer, dans un premier temps Bruno. Entretien rassurant poursuivi durant le repas au restaurant.

Un nouveau rendez-vous fut programmé très vite, pour finaliser l’accord. Nous étions quand-même la veille de Noël !

Imaginez un peu, le réveillon qui a suivi : espoir, promesses, projets… bref ! L’euphorie ! Un industriel de cette importance ne se dérange pas pour rien ! Il doit avoir autre chose à faire !

Le banquier leur conseilla de se concentrer sur le développement du produit, l’imprimerie n’était pas le plus important. L’important, c’était leur brevet ! On ne leur causerait pas de soucis !

A la mi-janvier, nos trois fils, se sont rendus au rendez-vous pleins d’espoir. Un contrat avait été préparé par l’avocat de celui que j’appellerai Mr X. Autour de la table, se  trouvaient outre l’avocat, l’expert- comptable et le directeur d’une des imprimeries de Mr X, qui s’est absenté après les salutations, laissant à l’avocat, le comptable et le directeur, le soin de régler les conditions du contrat déjà prêt.

Le contrat a donc été présenté à nos trois inventeurs. Chacun l’a lu, sans un mot. La lecture terminée, ils se sont consultés du regard, cela suffisait pour qu’ils se comprennent.

Bruno a dit :

- alors ?

Pascal a rétorqué :

-alors ? Ils nous prennent pour des dindons !

Eric a jeté dédaigneusement au milieu de la table, le contrat en question, et ils se sont levés d’un seul élan, et ont quitté la table des discussions, pour aller manger, seuls, plutôt que de partager, comme prévu, le repas des autres intervenants, qui cherchaient visiblement à les flouer !

Durant le repas, un coup de téléphone leur demanda de revenir l’après-midi, un nouveau contrat, revu leur serait proposé.

Effectivement, les clauses du contrat avaient été modifiées :

En échange de l’exclusivité pour son imprimerie de la fabrication de l’étiquette multi-volets, qu’il s’engageait à réaliser correctement, Mr X promettait d’apporter le marché de très grosses sociétés, versait un chèque de  quarante-cinq-mille euros (sous forme d’un prêt, qui leur resterait acquis s’ils apportaient une certaine quantité de commandes). En outre, cent-cinquante-mille euros leurs seraient versé s’ils apportaient à l’imprimerie au moins, trois millions de commande d’étiquettes dans la première année.

Mr. X promettait en plus de racheter pour son imprimerie, la machine cinq couleurs, de se charger de la fabrication de la machine à adhésiver, et rachèterait l’actif de l’imprimerie ! De toutes- façons, l’imprimerie de Mr.X aurait besoin de leur présence pour surveiller la fabrication de leur invention. Ils seraient intéressés sous forme de royalties.

Le seul hic, c’était que ces trois derniers engagements ne figuraient pas sur le contrat. MrX, se targuant d’être un homme de parole, heureux de les compter comme membres de la « famille », ils pouvaient lui faire confiance et compter sur lui ! D’ailleurs, pourquoi ne déménageraient-ils pas pour se rapprocher de son imprimeur ? Très paternaliste Mr.X !

Et nos fils ont signé !

Pour faciliter la reprise de l’imprimerie par MR.X ? Eric, Pascal et Murielle ont démissionné. Bruno restait gérant non salarié, jusqu’à ce que l’affaire soit conclue définitivement.

Pour mettre au point la fabrication de l’étiquette, ils ont dû se rendre souvent dans l’immense imprimerie. Ils y ont été reçus comme des VIP. Le restaurant, réputé, était retenu (ils y ont d’ailleurs croisé des personnalités connues au niveau national) et ils ont été traités avec tous les égards. Ils y sont allés plusieurs fois pour surveiller les premiers essais.

Comme il s’y était engagé, Bruno a rapidement apporté des commandes. Et cela a été le début des problèmes.

Cette si importante imprimerie a rencontré des difficultés pour réaliser l’étiquette, et celles qui étaient imprimées étaient défectueuses. Nos enfants, avec leurs petits moyens y parvenaient sans peine, et les essais étaient concluants.

Celles de l’imprimeur n’emmenaient que des complications. Incompréhensible ! Incapacité des ouvriers, ou volonté délibérée. ? On était en droit de se poser la question. Les marchés apportés par Bruno avaient été perdus à cause des malfaçons de l’imprimeur.

Le directeur commercial de la grande surface qui avait traité avec Bruno, avait fait remonter l’information au Président Directeur Général de la chaîne. Celui-ci avait donné son accord concernant un partenariat pour l’utilisation de l’étiquette, pour une durée de cinq ans et un quantitatif de cinq millions par an minimum. La réussite était là ! Cependant comme stipulé dans le courrier, il ne pouvait enlever, à leurs imprimeurs référencés, la totalité de leur production, il espérait donc qu’une négociation pourrait aboutir, et, je le cite :

« amorcer un partenariat durable et innovant entre nos deux sociétés. »

Eric, Bruno et Pascal, ont donc été obligés de mettre Mr.X au courant. Le marché dépassait toutes les espérances de nos fils, même s’il fallait accepter d’en laisser une petite partie pour  les imprimeurs référencés par la grande surface ! Mr.X devait participer aux négociations puisqu’il était l’imprimeur référencé des inventeurs. A l’issu de cette réunion, un rendez-vous serait fixé dans les premiers jours de septembre pour la signature.

Les articles sur les journaux, revues vinicoles, interview à la radio, participation à certaines émissions télé se sont succédés.

Début septembre, Bruno téléphone pour se faire confirmer le jour de la signature. Plus de signature prévue ! Que c’est- t-il passé ? Comment peuvent-ils changer d’avis en si peu de temps, et, surtout après avoir envoyé un très explicite courrier d’intention. Mr.X aurait-il, derrière leurs dos refusé tout arrangement et refusé aussi toutes négociations ? Il ne faut pas oublier qu’il allait être obligé de verser 150 000euros, le quota des trois millions d’étiquettes devant être largement dépassé ! Comment savoir ? Incompréhension et immense déception.

Que dire des mois qui ont suivi ? Nos enfants sont battants et  volontaires, mais le moral flanche parfois.

Plusieurs offres d’achat de l’imprimerie avaient été faites, mais à chaque fois, les acheteurs voulaient que le brevet soit vendu avec. Impossible !

Dépôt de bilan à l’imprimerie. Heureusement, ils n’ont pas de dettes vis-à-vis des taxes dues à l’état : USSAF, TVA, etc…

L’imprimeur de Mr.X ne réussit toujours pas à imprimer l’étiquette. Mr.X ne prenait toujours pas à sa charge la cinq couleurs, ne s’occupait pas du tout la machine à adhésiver et n’apportait pas le moindre marché. Le temps passait et cela n’arrangeait pas les affaires de nos inventeurs.

Si ce monsieur avait dans l’intention de les acculer davantage, en agissant derrière leurs dos, en leur faisant perdre du temps avec des promesses qu’il ne tenait pas, il devait bien y avoir une raison. Nos fils n’en voyait qu’une ! Son but était probablement de s’approprier le brevet concerné. Nous avons appris plus tard que c’était une de ses pratiques, ils n’étaient pas sa première victime et avait des procès en cours intentés par d’autres personnes qui s’estimaient lésées.

Rien que la pensée de s’être fait rouler a réveillé l’ardeur de nos fils. Pas question de baisser les bras !

L’avocat consulté, leur conseilla de dénoncer le contrat. L’industriel ne respectait pas ses engagements, mais dans un premier temps, il serait plus judicieux de rembourser les quarante-cinq-mille euros. Ensuite, suivant les réactions, si nécessaire il interviendrait, et l’on verrait bien ! En attendant ils pouvaient continuer de développer le brevet par leurs propres moyens.

On s’est arrangés, on a remboursé ! Et les enfants ont retrouvé la combattivité qui commençait à leur manquer. Tant mieux, parce-que les réunions qui avaient maintenant lieu à la maison étaient parfois houleuses. La présence de Robert les obligeait à se contenir en cas de désaccord, et, le lendemain, le mouvement d’humeur était oublié, jusqu’au prochain. Ils vivaient sous une pression constante !

Bruno avait trouvé un petit imprimeur de la région, qui réalisait l’impression de l’étiquette sans aucun problème. ALORS ?

Avec un ami de longue date à Pascal, et une connaissance qu’ils avaient faites lors des essais d’étiquetage et d’embouteillage, Eric, Pascal, et Bruno avaient décidé de construire eux-mêmes la machine à adhésiver. Tout le monde a  participé, la machine était enfin opérationnelle.                                                                En deux temps, trois mouvements, les voilà installés négociants en vins et surtout fabricants d’étiquettes multi-volets, adhésives.

Leur nature leur interdit de baisser les bras !

Suite au dépôt de bilan de l’imprimerie, ce sera Eric, qui, cette fois, sera gérant, même, si, en réalité, c’est toujours Bruno qui officiera à ce poste.

Ils peuvent recommencer à se verser un salaire !