23 juillet 2019

Puisque j'ai commencé......

 Puisque j'ai commencé..... je continue.....

SUITE N° 3

        

Je suis venue au monde entre les deux guerres mondiales au pays des » ventres rouges » ainsi appelés en   raison de la couleur des vêtements des mareyeurs, le plus souvent pantalons et marinières rouges. Ma mère à quarante- six ans en paraissait beaucoup plus. Pas seulement parce-que la vie était rude en Charentes-Maritimes pour ceux qui travaillaient dans les parcs à huitres et qu’elle avait déjà les cheveux blancs, mais plutôt et surtout parce - qu’elle était mariée à un ivrogne fainéant et brutal qui lui avait volé sa jeunesse et ôté toute joie de vivre. Elle n’avait pas vraiment gagné le gros lot le jour où elle avait cru à ses promesses et à son air faussement prévenant. Les coups pleuvaient pour un oui ou un non et je me cachais souvent tentant de me faire oublier, terrorisée.

Pour ne pas me laisser seule avec lui, ma mère avait pris l’habitude de m’emmener avec elle travailler dans les parcs à huitres dès-que j’ai eu neuf ans. Je travaillais donc auprès d’elle selon mes possibilités. Ce n’était pas grand-chose mais ajoutait quelques sous de plus à son salaire ce qui était bien utile, puisque mon père puisatier de métier passait plus de temps à boire qu’à travailler ! Nous partions très tôt de Marennes et gagnions Bourcefranc à pieds, faisant ainsi plus d’une vingtaine de kilomètres chaque jour.

Je n’allais à l’école que rarement. Mes absences répétées et surtout mon absence d’investissement me permettaient à peine de déchiffrer péniblement un texte facile. Je n’avais pas d’amies et encore moins d’amis !

J’étais craintive et je pris l’habitude de me comporter de telle façon que l’on oublie ma présence. En grandissant j’appréhendais de plus en plus que mon père se souvienne qu’il avait une fille. Il s’adonnait de plus en plus à la boisson et le jour de mon quinzième anniversaire il a décidé que j’étais assez grande pour partager sa couche, puisque, d'après lui, de toutes façons je n’étais bonne à rien ! Pour la première fois ma mère s’est rebellée. Elle m’a entraînée hors de la maison et nous avons couru dans la nuit, poursuivies par cet ignoble brute avinée. Nous nous sommes dissimulées dans le fossé, derrière les buissons qui bordaient la route.

Dans les brumes de l’alcool et de sa fureur il n’a pas vu le camion qui surgissait du tournant de la rue. C’est ainsi que nous avons été débarrassées, et soulagées  sans remords de celui qui n’a jamais été un père et pas davantage un époux digne de ce nom.

 

S’ensuivirent trois années de répit que j’appréciais tout en restant plutôt solitaire. Ma mère ne put jamais retrouver une bonne santé. Trop de douleurs, de coups et de fatigue avaient usé son pauvre corps. Elle me quitta quand j’eus dix-huit ans, me laissant démunie et seule au monde.

Je continuais de travailler dans les parcs. Petit à petit je me socialisais timidement et un samedi je me suis laissée convaincre et j’ai suivi mes compagnes de travail qui se réunissaient le samedi soir au café du bourg qui possédait un jukebox. Pour cinq sous, on pouvait écouter les chansons du moment ou même danser un peu.

Evidemment, je ne savais pas danser. C’est ainsi que j’ai rencontré Pierre. Grand et brun, on le devinait habitué aux travaux de force en voyant son physique aux épaules puissantes. Il travaillait aux « Chemins De Fer ». Lui non plus ne savait pas danser. Nous étions assis à la même table et la conversation s’engagea. Il inspirait confiance. Sous son air viril il était timide et moi encore plus. Devant la grande gentillesse qu’il dégageait j’acceptais de le revoir.

Il prit l’habitude de m’attendre le soir après sa journée lorsque je rentrais des parcs. Il me raccompagnait faisant avec moi le chemin jusqu’à Marennes.

Un soir, il m’a embrassée en me quittant sur le seul de ma porte. Il était très doux et patient. Je ne savais pas ce qu’était la douceur ne l’ayant jamais connue. Le rituel de ce baiser continua quelques jours, puis, un soir il a franchi le seuil et n‘est reparti que le lendemain matin.

Il disait qu’il m’aimait, qu’il aimait mon innocence et ma timidité.

Posté par emiliacelina à 17:07 - Commentaires [7] - Permalien [#]