24 juillet 2019

...... Suite N° 4

Suite N° 4

 

Est-ce que je l’aimais ? Je ne sais pas. Mais j’étais heureuse, parce-que, lui, il m’aimait ! On ne m’avait jamais dit je t’aime. Même pas ma mère, c’était une taiseuse. C'était compréhensible avec la vie que mon père lui avait fait vivre

Je ne mis pas longtemps avant de tomber enceinte

Est-ce que l’annonce de cette grossesse m’a rendue heureuse ? Bien sûr ! Pierre l’était lui, pleinement. Mais une sorte d’angoisse dont je ne parvenais pas à me défaire m’envahissait insidieusement. Pierre m’aurait épousée si je l’avais voulu, mais je refusais. J’avais vu ce que le mariage avait apporté à ma mère ! Je pense que j’avais peur. Peur de ne pas être une bonne épouse et peut-être encore plus inquiète à l’idée de ne pas savoir devenir une bonne mère.

Je parvins à la fin de ma grossesse complètement épuisée physiquement et moralement.

La « sage-femme - infirmière » de Bourcefranc a craint pour ma vie. Mon accouchement fut long et compliqué mais je mis au monde deux petites filles dont, l’une, malheureusement ne survécut pas.

Je me souviens avoir immédiatement pensé : c’est de ma faute ! Je ne suis bonne à rien ! Mon père avait raison !

La preuve : j’ai laissé mourir l’une de mes petites filles. Je ne suis pas une bonne mère ! Je ne le serai jamais !

Il me restait Marie. Je ne sais pas aujourd’hui si c’est que sa sœur lui manquait, mais elle pleurait beaucoup, même quand je la prenais dans mes bras. Elle ne cessait de hurler que lorsqu’elle était dans les bras de son père et ses pleurs me confortaient alors dans le mépris que je pensais mériter.

J’étais sûre qu’elle ne m’aimait pas et qu’elle m’en voulait de l’avoir séparée de sa sœur jumelle.

J’en vins à ne plus oser la toucher et je déprimais jusqu’au jour où l'envie irrésistible de fuir fut la plus forte et me poussa à   prendre la fuite.

Je partis… Pour aller où ? Je ne savais pas. Je voulais juste ne plus entendre mon bébé pleurer par ma faute !

Je montais dans le premier bus qui passait et épuisée je m’endormis pour ne me réveiller qu’au terminus à  Rochefort. En regardant autour de moi j’avisais une auberge de l’autre côté de la place et réalisais que j’avais faim. J’y entrais et commandais un chocolat et des croissants. En réglant ma consommation j’avisai l’affichette proposant un emploi de serveuse logée et nourrie. Je demandais si la place était encore libre. L’aubergiste, une accorte et plantureuse femme d’une cinquantaine d’années m’observa un instant, m’informa en insistant que je devrai aussi faire la plonge, puis comme j’acquiesçai accepta de me prendre à l’essai.

Les journées étaient longues et fatigantes et cela me convenait. Je n‘avais pas le temps de penser et le soir je tombais dans mon lit et m’endormais aussitôt.

Je refusais de laisser mes pensées s’évader vers ce que j’avais laissé derrière moi. Je reniais ce passé qui me faisais honte et je parvenais à l’oublier en m’investissant dans le travail jusqu’à l’épuisement. Il est arrivé qu’un client me propose un rendez-vous mais je refusais toujours. La propriétaire de l’auberge me reprochait de ne pas être suffisamment gracieuse mais… je ne savais pas sourire et encore moins rire. L’avais-je jamais su d’ailleurs ?  Pas à ma souvenance !

Il y avait des consommateurs habitués et d’autres simplement de passage. La plupart des habitués étaient des employés de l’association   Médecins Sans Frontières.  Parmi ces derniers figurait Alexandre. Il était médecin spécialisé dans les maladies tropicales. Lorsqu’il a commencé à venir y prendre chaque jour son repas de midi, je travaillais à l’auberge depuis deux ans.

Il venait de rentrer de mission. C’était un client patient et peu exigeant qui me laissait toujours un pourboire généreux. C’est en le remerciant que je remarquais ses yeux d’un bleu intense qui semblaient voir au-delà des apparences. Je n’osais pas trop soutenir son regard car il me semblait qu’il cherchait à me deviner.

Un jour il m’a proposé de prendre un café avec lui. Contrairement à mes habitudes j’ai accepté et me suis assise à sa table pour un instant.

Petit à petit l’habitude a été prise. Je l’écoutais me parler de son travail et me rendais compte du dévouement qu’il devait déployer pour l’exercer.

C’était un bon narrateur et patiemment, il est parvenu à me faire participer à la conversation. Un peu au début puis plus librement. Il en choisissait les sujets avec subtilité pour ne pas heurter ma sensibilité exacerbée.

Fin psychologue il n’a jamais cherché à savoir ce que je ne voulais pas dire. Il s’est contenté d’être là. Par petites touches il m’a apprivoisée et le soir nous faisions des promenades sur le port. Il me parlait de ses voyages et je l’écoutais, posant des questions tout en regardant tous ces bateaux qui me faisaient rêver. Il lui arrivait parfois de placer son bras sur mes épaules et je ressentais une impression de sécurité que je n’avais jamais connue.

Peu à peu, nos rencontres me devinrent indispensables et pour la première fois de ma vie je me surpris à attendre l’heure d’un rendez-vous avec impatience.

Lorsqu’il m’a raccompagnée et embrassée pour la première fois, l’émotion m’a laissée sans voix. Un baiser tendre, lent, interminable, profond, doux et pourtant impérieux qui fit monter un léger gémissement du fond de ma gorge. Je me sentais délicieusement perdue et aurais voulu que ce baiser ne finisse jamais.

Quand il m’a invitée à aller chez lui pour mon prochain jour de repos, j’ai accepté sans prendre le temps de réfléchir.

Le jour venu, il a décidé que cette fois, ce serait lui qui me servirait ! Son appartement était très simple pour ne pas dire spartiate, mais la table était recouverte d’une jolie nappe blanche au centre de laquelle trônait un magnifique bouquet de pivoines et quelques bougies allumées.

Comme je restais hésitante devant la porte qu’il venait d’ouvrir, d’une main il fit glisser mon manteau de mes épaules et le jeta négligemment sur la chaise la plus proche tandis que de l’autre il m’attirait contre lui pour m’embrasser. Il referma la porte avec le pied. Je lui rendis son baiser et son étreinte se fit plus précise et exigeante. Les yeux fermés, vaincue, je le laissais m’entraîner vers le lit qui nous accueillit dans la pénombre des volets entrebâillés.

Bien plus tard il m’a gardée longtemps blottie contre lui, ému des larmes d’émotion qui glissaient sur mes joues lorsqu’il m’a dit qu’il m’aimait. Avec tact, il a ajouté : je ne te demanderai jamais rien sur ce que tu as vécu avant notre rencontre et qui semble te poursuivre. Si un jour tu éprouves le besoin de m’en parler, je serai là et t’écouterai avec tout mon amour.

Les bougies étaient presque éteintes lorsque nous nous sommes décidés à rejoindre la table pour faire honneur au repas… avant de retrouver les draps restés en désordre…

Je savais qu’un jour prochain il devrait repartir en mission mais je m’interdisais d’y penser. J’avais de la pratique : je savais comment dresser un mur dans mon esprit pour ne pas y voir ce qui pouvait me faire souffrir. Il y avait derrière la porte de ce mur toute la première partie de ma vie. En fermant cette porte à clef je parvenais à me sentir heureuse.

Je jouissais de chacune de nos rencontres, je frissonnais sous le poids de son regard qui me suivait lorsqu’il venait manger à l’auberge le midi et sous sa caresse furtive sur mon poignet quand je le servais. J’attendais impatiemment le soir pour le retrouver dans son appartement. Je n’étais jamais rassasiée de ses caresses, il m’a fait découvrir l’amour avec patience et douceur me libérant de toute retenue et pudeur.

Lorsque nos corps étaient rassasiés de nos ébats amoureux, blottis l’un contre l’autre, il réussit à m’intéresser à la lecture.  Je progressais très vite fascinée par la puissance d’évasion de la lecture.

Il me demanda de l’épouser le jour même où il m’informa de son prochain départ en mission. Si j’acceptais, il serait heureux que je le suive sa vie durant au cours de ses voyages. Il ne me cacha pas que ce serait souvent difficile, mais il me promit de toujours veiller sur moi de son mieux.

J’acceptais parce-que je l’aimais et ne voulais pas vivre sans lui.

J’acceptais parce - qu’il m’offrait son nom et que je serais débarrassée de celui de mon père.

J’acceptais parce - qu’il voulait m’emmener loin et que, en laissant mon passé derrière le mur et en jetant la clef de la porte qui emprisonnait mes souvenirs douloureux, je croyais les oublier à jamais.

J’acceptais parce - qu’il m’offrait un avenir auprès de lui.

Les bans rapidement publiés, je devins Madame Juliette Sauval entourée des amis de l’association qui avaient organisé une très agréable soirée pour fêter l’évènement.

Alexandre n’avait pas de famille. Il avait perdu ses parents et était fils unique. Sa famille était devenue les membres de Médecins Sans Frontière.

Les démarches administratives et vaccinations remplies, nous prîmes l’avion à Paris pour Prétoria, en compagnie de l’équipe désignée pour la mission. Le matériel et les médicaments affrétés par l’association avaient été chargés la veille de notre arrivée à l’aéroport.

Lorsque l’avion quitta le sol je fermais les yeux. Alexandre prit ma main et la serra doucement.

J’étais persuadée que mon passé allait  disparaître si je parvenais enfin à l’oublier.

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Posté par emiliacelina à 17:55 - Commentaires [8] - Permalien [#]