...un petit peu de lecture ??

 

Suite 14

Kwetho a été "mon" premier village. Au cours des années suivantes je ne compte plus ceux auxquels Medecins sans frontière a apporté son aide.
En cotoyant la misère, la faim le malheur , la maladie et trop souvent la mort dans les régions où l'on nous envoyait, j'oubliais ce que j'avais vécu avant de me marier.
Je parvins rapidement à me rendre utile: il y avait tant à faire! Petit à petit je pris confiance en moi, très fière de m'entendre appeler"la madame du docteur!".
La porte de mes souvenirs restait toujours close. En m'occupant des autres, je parvenais à  m'oublier moi-même.
En mille-neuf-cent-quatre-vingt-quatre, nous avons été témoins de la famine qui ravagea cruellement le sud de l'Ethiopie et constaté ses terribles conséquences sur la population.
Pour la première fois Médecins sans frontière envoya de façon massive de la nourriture. Il ne s'agissait plus seulement de soigner mais également d'empêcher de mourrir de fain .
Je croyais avoir tout vu des misères du monde et de la folie des hommes et me félicitais chaque jour d'avoir eu la chance de rencontrer l'homme qui partageait ma vie et m'avais redonné l'envie de vivre.
J'avais alors quarante-quatre ans et il m'arrivait parfois de laisser  filtrer quelques souvenirs de mon passé. Le mur de ma mémoire commençait à se fissurer par petites bribes. Furtivement surgissaient des pensées que je m'efforçais de chasser: "elle doit avoir vingt-quatre anss.....c'est une jeune femme maintenant...est-elle heureuse ?...ou bien encore : "est-ce qu'elle me ressemble ?

Mais ces questionss ne franchissaient toujours pas le seuil de mes lèvres.
   

                                                                      ***
En deux mille-cinq nous fûmes envoyés au Niger dans dans un poste de santé pour soigner les maladies de l'enfance. Les salles d'observations ne désemplissaient pas, les enfants faisant partie de la population la plus vulnérable. Le paludisme tue malheureusement un grand nombre d'enfants avant qu'ils n'atteignent l'âge de cinq ans.
Ce fut vraiment très difficile à vivre et je me dévouais de toute mon âme.
Je supportais mal de voir mourir les petits malades que je berçais et cajolais de mon mieux car bien souvent, leurs mères elles-mêmes malades,n'étaient malheureusement pas en étât de le faire. Je prenais dans mes bras ces petits corps souffrants et brûlants d'une fièvre que rien ne parvenait parfois à stopper, pour qu'ils aient l'impression d'être dans ceux de leurs mamans.
Lorsque je devais recueillir leurs derniers souffles je chassais furieusement la question qui me taraudait:
_...et ma fille ? Est-elle toujours en vie et en bonne santé "?
A chaque fois que nous perdions un de nos petits malades, le mur dont j'avais si soigneusement fermé la porte durant toutes ces annés, se délabrait encore un peu plus.
Alexandre, médcin dévoué était toujours très attentif au moral de son équipe médicale. Pour pouvoir aider les autres , s'il savait qu'il est normal d'éprouver une grande coompassion devant tant de malheur, il savait aussi qu'il ne fallait pas se laisser submerger par ce sentiment au risque de ne plus pouvoir remplir correctement la mission qui nous était dévolue.
Un soir, alors que nous venions de nous coucher il ne lui fallut pas longtemps pour me pousser habilement dans mes derniers retranchements.
Alors qu'il me tenait dans ses bras et que je blotissais ma tête au creux de son épaule, la confiance que je lui portais fit enfin céder le mur que je m'étais bâti : il s'écroula tel un château de cartes.
Je lui racontais tout. Ma mère épouse maltraitée, mon père ivrogne alcoolique brutal et répugnant, mon enfance malheureuse et craintive.
Je lui parlais de Pierre le premier à m'avoir aimée et que j'avais quitté sans avoir quoi que ce soit à lui reprocher.
Et, enfin, je lui contais la naissance des deux petites filles à qui j'avais donné le jour et dont une seule avait survêcu.
Je lui dis ma fuite vers Rochefort où il m'a rencontré deux ans plus tard.
Il m'a écoutée sans mot dire et sans m'interrompre. Je pleurais longuement de lourdes larmes qui roulaient silencieusement de façon continue. Des larmes de libération qui me permirent d'assumer un passé que je ne pouvais plus renier. Je devais accepter que ce passé soit le mien. Je voulais m'en libérer, ne plus y penser ... mais le remord se disputait aux regrets. L'envie de savoir ce que Marie, ma petite fille était devenue rendait impossible cette libération.
Sans dire un mot, Alexandre me serra un peu plus fort contre lui, puis m'embrassa avec douceur.
Avant de m'endormir, épuisée, je jetais définitivement la clé de la lourde porte de ce mur qui n'existait plus.
Au petit matin, devant notre tasse de thé quotidienne Alxandre prit dans la sienne ma main posée sur la table et déclara:
- "Lorsque nous rentrerons de cette mission, nous ferons des recherches pour retrouver ta fille".