J'adore de temps en temps lire une brève que se plaît à écrire Margot, ma petite fille que j'appelle ma Douce.

Je vous en fait profiter....   par petite touche je revisite ainsi (avec grand plasir) quelques uns de ses souvenirs d'enfance.

Evidemment, j'aime beaucoup la lire... je suis même très fière d'elle; et flattée qu'elle veuille me communiquer ses "brèves" en me demandant mon avis !


Elle est particulière cette odeur, celle de la forêt.
S'y mêle l'effluve des chênes, de l'humus, des fougères, de l'humide et du froid. Il n'y a pas de chemin. Je ne fais que suivre les déambulations de mon père à travers les arbres. Lui aussi a une odeur, une odeur qu'il n'a pas d'habitude. Ce sont ses vêtements, ce sont ses bottes, c'est son fusil : c'est l'odeur de la chasse. La chasse, avec lui, ressemble à une longue, une très longue ballade. On vient quand le jour n'a pas encore percé, on passe à travers champs et on finit par atteindre cet étrange endroit. Immense mais vide. Le monde ne s'y résume qu'à une vaste étendue d'obscurité où l'on perçoit à peine quelques ombres chinoises. Point de bruit si ce n'est le craquement des feuilles mortes sous nos pieds qui ressemble à un hurlement. Et lorsque les premiers rayons de soleil finissent par éclaircir lentement le ciel, que l'on promène son regard autour de soi, on n'a pas l'impression d'y voir beaucoup plus clair. Seuls au beau milieu des arbres dégarnis, la brume blanche engloutit tout, efface de notre vision ce qui existe. Etrange sentiment que celui de se trouver au centre d'un horizon infini.

Il n'y a pas de chemin, mais il semble savoir où nous sommes et où nous allons. Je suis son sillage à travers les ronces et les broussailles. Même s'il écrase la végétation devant moi, mes bottes s'empêtrent, mes manches se mêlent aux épines, des branches menacent mon visage. Jamais je ne pourrais survivre seule dans une forêt. Il me porte pour passer par-dessus un fossé plein d'eau et j'ai le sentiment de franchir une frontière. Peut-être, peut-être qu'il y a quelque chose au-delà de ça, quelque chose de différent. Un mystère à peine palpable jusqu'alors, disséminé en indices, mais qui trouverait son sens, ici. Le mystère de la forêt au-delà du fossé. Je lève mon regard, je m'attends à le voir surgir sous mes yeux. Je ne vois que les arbres, je n'entends que le vent. Mon père continue d'avancer, indifférent à ce qui aurait dû se trouver là. Et pourtant, j'espère, je me retourne, je tends encore l'oreille, je donne une dernière chance à ce lieu de me délivrer son secret.

Un coup de feu. On ne dit jamais combien le bruit d'un fusil est retentissant. Combien il résonne en échos pendant plusieurs secondes dans l'air, dans les poumons et dans la gorge. Combien l'odeur de la poudre prend aux narines, humide et tenace. C'est si fort que son existence se prolonge de quelques secondes à travers nous. Je tiens l'oiseau dans mes mains. Il ressemble à un rougegorge.
« Il ne faut pas le laisser souffrir. »
Et ce fût la fin. Un gros pouce appuyé sur une petite trachée, et c'était fini.
J'aurais aimé le garder.

Lorsque j'imagine la mort, je vois une vieille, une très vieille personne. Heureuse, lucide et entourée. Je la vois s'endormir dans un fauteuil pour ne plus jamais se réveiller. La mort ne doit pouvoir être qu'ainsi. Apaisante. Mais quelque chose dans cette image me glace, car si l'inconscience ôte toute douleur, il doit être terrible de ne pas savoir que l'on meurt, de ne pas sentir le passage. De ne pas savoir que là, dans la minute, on n'existera plus. Que ce souffle sera le dernier. On cessera, tout simplement. Ces pensées sont affreuses, car j'ai déjà l'impression d'y être. En un clignement de paupières, mes cheveux seront blancs, ma peau sera ridée. Qu'aurai-je fais alors ?

Mais déjà ces pensées s'évaporent, car une fois l'oiseau disparu dans la poche à gibier, nous continuons de marcher dans cette forêt sans chemin.

Et le retour est abrupt.
De l'immensité des bois, de l'océan des champs, du ciel bleu et lisse qui s'étend sans fin au-dessus de nous, il s'agit alors de s'enfermer dans la carrosserie étroite de la Renaud 19. Le pare-brise poussiéreux dénature les couleurs percutantes du réel. Le vent, chargé de tous les parfums environnants, ne passe plus. Ici, il n'y a plus qu'une odeur épaisse de chien mouillé. Le ronronnement du moteur et le brouhaha éraillé de la radio.
Mais c'est bien aussi, d'être ici. Ça fait partie du processus : le beau et le reste. La voiture, la ballade, la chasse, la voiture, la maison. Dans la cuisine, on arrache les plumes, on enfonce les doigts dans le cul jusque dans l'estomac, on les retire pleins de sang et de tripes. Et on recommence. On brûle le duvet à la bougie. On laisse le reste à ma mère le temps d'aller prendre un bain.
C'est ainsi que ça se passe.
Un repas, la télé, un feu de cheminée.
J'ai cinq ans.

Je lui ai fait remarquer que , à mon avis, son père n'avait sûrement pas gaspillé une cartouche sur un petit rouge-gorge, il n'en serait plus rien resté.

-"Mais, mamie, il faut te mettre dans le contexte, à cette époque tout petit oiseau de nos forêts était pour moi un rouge gorge lorsque je voyais son plumage rougi de sang, celà me paraissait évident. " !

Je ne verrai plus jamais les rouge-gorge de la même façon !